Ainsi, le monde nous vint en morceaux…


Fragment n°1302

L’instant juste avant.

La scène est simple, presque classique. Une famille, du genre exemplaire. Le mari, la femme, l’enfant. Respect, amour, relations sexuelles, vacances, cadeaux, joies, famille, bonheur, dialogue, argent, rires, épanouissement. Tout. Un problème ? En cherchant bien ? Non. Même en cherchant bien. C’est idéal. Un idéal. Auquel beaucoup aspirent. Une chance. Un don de Dieu.
L’enfant boit du chocolat, on regarde sur la télé les photos de Corse prises avec l’appareil numérique. Dans quelques minutes, quand ton fils sera au parc avec une amie, tu vas plaquer ton mari qui ne se doute absolument de rien. Qui ne peut pas se douter de quoi que ce soit.
Tu es calme à l’extérieur. Sûrement un peu trop silencieuse. Tu as très peur. Tu es déterminée. Ta détermination n’est pas agressive. Tu n’as pas peur de changer d’avis. Tu as peur de pleurer et de perdre le contrôle de toi. Tu veux rester solide.
Toi qui n’as toujours dispensé que de l’amour, sans que cela ne te coûte, tu sais que tu vas faire mal. Très mal. Volontairement. À l’une des personnes que tu aimes le plus et qui compte le plus dans ta vie. Tu trembles un peu, tu te sens vaguement nostalgique, tu te sens malgré toi hypocrite, tu te sens immensément coupable. Tu n’en peux plus de cette attente interminable, de faire semblant ces dernières secondes avant que ton enfant ne soit au parc.

La porte se referme.
Tu t’assois dans la cuisine, il te regarde. Perspicace mais à des années-lumière de la catastrophe.
« Alors ? Qu’est-ce qui ne vas pas, ma chérie ?
— Je veux qu’on se sépare. Je suis très amoureuse de Cyril. Je vais vivre avec lui.
— Cyril ? Ah oui, Cyril… »

Il va dans la chambre. S’allonge sur le lit. Il éclate en sanglot et se met à hurler. Dans la longue plainte, des paroles émergent.
« Non - pitié - ne fais pas ça - pitié - je t’en supplie - non - pense à Christophe - pas ça - non - je t’en supplie - non - non - pense à Christophe - pas ça - non - pas ça - pas ça - pas ça - je t’en supplie - non - non - noooooooonnnnnn - pense à Christophe - pitié - pense à Christophe - pas ça - pas ça - pas ça - je t’en supplie.
— Ce qui pouvait m’arriver de pire dans la vie est en train de m’arriver et je ne peux rien faire pour l’empêcher.
— Tu m’as fais croire au bonheur. Maintenant, je ne serai plus jamais heureux. »

Tu es livide. Tu n’as jamais été aussi triste.
Cette souffrance intolérable, cette douleur inadmissible, c’est le pouvoir de ta parole qui vient de les provoquer. Tu le serres dans tes bras. Le berces. Tu voudrais lui embrasser le front, comme tu le fais avec ton fils quand il fait un cauchemar. Tu sens bien que ce geste serait complètement déplacé. Alors tu te retiens de le toucher. Tu essayes de parler d’une voix sans affect.
« Tu as l’air tellement dure !
— Je suis désolée… »

Tout est ravagé.
Reste-t-il quelque chose sous ces cendres fumantes ? Tu as changé. C’est profond et intime.
Tu as été une femme capable de faire ça.
Tu as fait ça.
De ta vie entière, quoi qu’il arrive, le moment où tu as détruit restera gravé en toi, dans ta mémoire, dans ta chair. Pendant quelques secondes ton cœur s’est arrêté de battre, maintenant il est un peu déréglé. La perfection n’est pas de ce monde.

  • GUILLON Fanny, L’effondrement, Éditions La Tangente, p. 131-133. .

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