Ainsi, le monde nous vint en morceaux…


Fragment n°0529

Sans titre L’un après l’autre, j’ouvris ses tiroirs dans la chambre à coucher : ils étaient vides. Une vieille écharpe rongée par les insectes, trois cintres et un sachet d’antimite, c’est tout ce qui restait. Elle était partie en faisant place nette. Les petits pots et autres produits de beauté qui trainaient pêle-mêle dans l’exigu cabinet, les bigoudis, la brosse à dents, le sèche-cheveux, les médicaments pour Dieu sait quoi, les protections hygiéniques, toutes les espèces de chaussures, des bottillons aux pantoufles en passant par les sandales, la boite à chapeaux, les accessoires de fantaisie dont on aurait pu remplir un tiroir entier, les sacs à main, sacs à bandoulière et pochettes, les sous-vêtements et chaussettes qu’elle rangeait toujours avec tant de soin, sa correspondance, rien, absolument rien de ce qui pouvait garder encore son odeur n’avait été épargné. A croire qu’elle avait meme essuyé ses empreintes digitales avant de s’en aller. Un tiers de la bibliothèque et de la discothèque s’était volatilisé. C’étaient les livres ou les disques qu’elle s’était achetés ou que je lui avais offerts.

En ouvrant les albums de photos, je constatais que les clichés sur lesquels elle figurait avaient été arrachés. Ceux où nous étions ensemble avaient été soigneusement amputés de la partie où elle apparaissait. Les photos où j’étais seul, de même que les photos de paysage et d’animaux, Étaient intactes. Les trois albums ne renfermaient plus qu’un passé corrigé, sans la moindre bavure. Je m’y retrouvais tout seul, abandonné au milieu de photos de montagnes, de rivières, de daims et de chats. J’eus l’impression d’être né seul, d’avoir grandi seul et de devoir continuer mon chemin tout seul. Je refermais les albums et fumais deux cigarettes.

  • MURUKAMI Haruki, La Course au mouton sauvage.
  • MAFFIOLO Cécile, Sans titre, photographie (2001).

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